Qhipu : élément composé de cordes accessoires, Horizon Tardif, 1400–1570 ; Coton et teinture indigo 19 ; 48.895 x 29.21 cm ; Musée d’art de Dallas, Collection Nora et John Wise, legs de John Wise, 1983.

Une découverte faite dans un village reculé de montagne perché dans les Andes péruviennes, indique que les anciennes civilisations incas utilisaient des outils fabriqués à partir de ficelles nouées et colorées pour compter… mais pas seulement.

Ces instruments, appelés « quipus », utilisaient des combinaisons de nœuds pour représenter des nombres, et les Incas s’en servaient pour faire l’inventaire de leurs réserves de maïs, d’haricots et d’autres provisions. Bien que des récits espagnols, datant de la période coloniale, affirment que le quipu inca cryptait également l’histoire, les biographies et les lettres, les chercheurs n’ont encore déchiffré aucune valeur numérique dans les ficelles ou dans les nœuds jusqu’ici.

Aujourd’hui, ce sont deux quipus – protégés par des doyens andins depuis l’époque coloniale – qui pourraient offrir de nouveaux indices permettant de comprendre comment des versions plus élaborées de ces instruments ont pu conserver et transmettre des informations.

L’anthropologue Sabine Hyland examine une planche quipu, une invention datant de l’époque coloniale qui contient une technologie inca antérieure.

« Nous avons trouvé une série de combinaisons colorées complexes entre les cordes, » explique Sabine Hyland, professeur d’anthropologie à l’Université St Andrews en Ecosse et exploratrice pour National Geographic. « Les ficelles possèdes 14 couleurs différentes qui permettent 95 configurations uniques entre les cordes. Ce nombre se situe dans la palette des symboles des systèmes d’écriture logo-syllabique. »

Hyland soutient que des combinaisons spécifiques de ficelles et de nœuds colorés auraient pu correspondre à des syllabes ou des mots. Son analyse du quipu figure dans la revue Current Anthropology.

 

Des mystères cachés

Hyland a fait cette découverte dans le village andin de San Juan de Collata, lorsque les doyens du village l’ont invitée à étudier deux quipus soigneusement conservés par la communauté, et ce depuis des générations. Les chefs du village ont indiqué que les quipus étaient des « épîtres narratives de la guerre engendrée par les chefs locaux, » rapporte Hyland.

Les quipus ont été préservés dans une boîte en bois qui, jusqu’à récemment, était tenue loin du regard des étrangers. Outre les quipus, la boîte contenait des dizaines de lettres datant des 17e et 18e siècles. La plupart des documents sont une correspondance officielle entre les chefs de villages et le pouvoir colonial espagnol concernant les droits territoriaux.

Des historiens ont remarqué que les messagers incas transportaient les quipus tels des messages, et des indices laissent penser que les Incas composaient des lettres quipus afin de garantir la confidentialité des échanges lors de rébellions contre les Espagnols, selon Hyland.

Un quipu du village andin de San Juan de Collata pourrait comporter des informations sur l’histoire du village.

« Les quipus de Collata sont les tout premiers quipus jamais identifiés comme des épîtres narratives des descendants de leurs créateurs, » écrit Hyland dans son analyse. Elle constate qu’ils sont plus grands et plus complexes que les versions typiques utilisées pour la comptabilité et que contrairement à la plupart des quipus qui étaient en coton, les quipus de Collata étaient fabriqués à partir de poils et de fibres d’animaux andins comme la vigogne, l’alpaga, le guanaco, le lama, le cerf, ou la viscache.

Les fibres animales supportent et conservent les teintures mieux que le coton, et par conséquent offraient une matière qui convenait plus à la fabrication des quipus dont la couleur constituait un élément aussi important que les nœuds pour préserver et transmettre l’information.

Les villageois auraient confié à Hyland que plusieurs variables – dont la couleur, le type de fibre, ou même la direction du tissage ou le pli des cordes – cryptent l’information, de sorte que la lecture du quipu nécessite un doigté et examen visuel de celui-ci.

Hyland évoque un historien espagnol qui a affirmé que les quipus fabriqués à partir de fibres animales « présentaient une diversité de couleurs vives et pouvaient contenir des récits historiques comme il en est question avec les livres européens. »

 

La grande question

Les quipus de Collata dateraient de la moitié du 18e siècle, soit plus de 200 ans après l’arrivée des colons espagnols en 1532. Cela soulève la question de savoir si ces quipus sont une innovation relativement récente, engendrée par le contact avec l’écriture alphabétique, ou s’ils présentent de fortes similarités avec les anciens quipus, considérés comme des épîtres narratives.

« Ces conclusions sont très intéressantes d’un point de vue historique mais le temps représente une grande difficulté, » explique Gary Urton, anthropologue à l’Université Harvard. « Que nous puissions ou non tirer parti de ces observations et les situer dans le passé reste la grande question. »

Il y a quelques années, Urton et l’archéologue péruvien Alejandro Chu ont découvert un trésor quipu dans ce qui semblait être un atelier quipu ou un dépôt d’archives incas.

Le décryptage de modèles cachés dans ces outils pourrait, tôt ou tard, être une tâche confiée aux ordinateurs, dit Urton. Ses collègues d’Harvard et lui ont mis en place un dépôt numérique appelé « Khipu Database » (base de données Quipu) qui classe les images, les descriptions et les comparaisons de plus de 500 artefacts.

Les Incas, à leur apogée, pourraient avoir confectionné des milliers de quipus, peut-être même des centaines de milliers. Mais les archéologues pensent que la détérioration naturelle et le passage des colons européens ont détruit la plupart de ces outils : moins de 1 000 quipus existeraient encore aujourd’hui.

Hyland envisage de retourner au Pérou en juillet pour reprendre ses recherches. L’été dernier, lors de son dernier jour de travail de terrain, elle avait rencontré une femme âgée qui lui avait confié qu’elle se souvenait d’avoir utilisé des quipus quand elle était petite. Mais avant qu’Hyland ne puisse lui poser d’autres questions, la femme s’était éloignée pour s’occuper de son bétail.

Hyland n’a pas seulement pour ambition de résoudre un mystère historique, explique-elle, mais aussi de mettre en lumière les « remarquables réalisations intellectuelles des Amérindiens. »

Source: http://www.nationalgeographic.fr/histoire/2017/04/comment-reconstruire-le-patrimoine-en-syrie

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